L'AGORA d'Ekolo, un chemin de citoyenneté 

Vivre l’expérience de la vie démocratique dès l’enfance est une proposition d’éducation à la citoyenneté, à la tolérance et au vivre-ensemble. C’est l’expérience qu’Ekölo propose de faire vivre aux enfants, de 6 a à 14 ans, qui viennent passer quelques jours dans ses « colos », l’été.

 

Un leitmotiv est à l’origine de l’agora d’Ekölo : pas de décisions sans les enfants. Mais est-ce toujours possible ? En 2019, Lise était la directrice des deux premières semaines de séjours. Facilitatrice de métier, elle a su organiser avec son équipe d’animateur-ice-s, cette vie démocratique en la rendant ludique et conviviale, sécurisée pour les enfants et source d’apprentissages de la liberté. Parce que la liberté, cela s’apprend, surtout quand on est un enfant et que l’on vit quelques jours en collectivité loin de ses parents. Deux questions à se poser : comment cela s’organise-t-il ? À quelles conditions cela fonctionne-t-il ?

En premier lieu, les journées des séjours de vacances d’Ekölo commencent toutes par l’agora : le lieu de la vie démocratique du camp. « Commence »… Précisons que l’agora ne se déroule pas à 8 heures du matin : « c’est quand même les vacances » précise l’une des organisatrices ! Ce temps s’articule avec la fin du « petit-déjeuner échelonné », c’est-à-dire vers 10 heures. Tout le monde ne peut être que réveillé et prêt à prendre part à une assemblée, où des décisions vont être prises. Un totem, construit avec un grand morceau de bois, porté par un-e animateur-ice ou un enfant fait le tour du campement pour annoncer le début de l’agora. Une fois les enfants rassemblés, un-e animateur-ice ou un enfant propose un temps d’éveil corporel et une petite chanson rituelle. Ensuite, trois « moments » rythment l’agora : les règles de la vie du camp, les activités pour la journée, les menus.

Premier « moment », que nous pouvons appeler « régulateur » puisqu’il s’agit de traiter ensemble des règles de la vie collective. Le premier jour, ce sont les adultes qui abordent ce sujet : ils posent quelques interdits liés à la sécurité et le cadre de base (horaire, rythme, etc.). Les jours suivants, chaque membre du groupe, adulte ou enfant, peut amener un sujet, soulever une question et proposer de réguler les comportements et les relations. Les thématiques très variées de la vie ordinaire : un problème d’hygiène et de propreté, l’ordre de passage dans les douches, l’organisation des jeux, etc. C’est le moment où peuvent surgir les tensions et les difficultés de compréhension : c’est le moment où l’incompréhension est mise en mots.

 

En ce sens, « laisser la douche propre derrière soi » peut avoir une signification différente selon les uns ou les autres. Certains sujets reviennent régulièrement tels celui de la vaisselle. En effet, si tout le monde est d’accord le premier jour pour que cette tâche soit réalisée par les volontaires, le consensus s’avère à la longue plus difficile quand, faute de troupes, un-e animateur-ice n’a pas d’autre choix que d’aller chercher des non-volontaires. Les animateur-ices invitent alors les enfants à trouver eux-mêmes des solutions et les proposer à l’agora. Par petits groupes de 4-5, ils débattent entre eux et un rapporteur propose à l’ensemble du groupe le résultat de leur débat. Ils choisissent ensuite par vote, la solution qu’ils souhaitent mettre en place. S’il le faut et que certains ne sont toujours pas satisfaits, le sujet est remis en débat le lendemain.

 

Deuxième « moment », qu’on peut appeler « délibératif » puisqu’il s’agit de discuter puis de choisir les activités pour la journée. Le premier jour est un moment essentiel : il s’agit de mettre en place un temps de créativité pour que les enfants puissent exprimer tout ce qu’ils aimeraient faire pendant leurs vacances sans limite, ni contrainte. Cela ne signifie pas que tout sera réalisé, mais l’expression est libre. Les idées sont posées sur une grande feuille de papier ou elles peuvent être inscrites sur un fil tendu entre deux arbres où chaque idée est suspendue à un fil par une pince à linge. Chaque jour, de nouvelles idées émergent et sont ajoutées en fonction des désirs. En agora, il s’agit donc d’exposer puis de sélectionner les desiderata pour établir le programme de la journée. Les enfants et les animateur-ice-s sont alors invités à poser « trois cœurs » sur les activités qu’ils aimeraient réaliser ce jour. Ils peuvent mettre leurs « trois cœurs » sur la même activité ou les répartir selon les activités proposées. Les activités ayant reçu des « cœurs » sont programmées.

 

La journée s’organise alors avec les questions suivantes : qui veut participer à ces activités ? À quel moment les réalise-t-on ? La présence d’un adulte est-elle requise ? Si oui, à quel moment ? Faut-il du matériel ? Les conditions de sécurité sont-elles respectées ? Comment aménager l’espace accueillant l’activité ? etc. Lorsque certaines activités ne sont pas réalisables en l’état, les animateur-ice-interrogent les enfants pour les invitant à imaginer des alternatives réalisables. Illustration : des enfants veulent ardemment aller au cinéma ; or, le coût de l’activité et l’éloignement géographique d’un cinéma rendent ce désir difficile à satisfaire. Dès lors, les enfants, avec l’aide des animateur-ices, trouvent une solution : un vidéoprojecteur, un grand drap blanc et le cinéma vient à eux. C’est l’occasion pour les autres enfants de faire marcher leur imagination : certains souhaitent cuisiner un smoothie pour tous les spectateurs afin de le savourer pendant le film. D’autres organisent une discussion pour choisir le film ; d’autres encore imaginent des invitations pour la soirée. Bref… le cinéma devient l’activité démocratique par excellence : échange d’idées au sein d’un groupe, vote, organisation d’une activité de la vie ordinaire pour prendre un temps commun de plaisir partagé. 

 

Enfin, troisième « moment », qu’on peut appeler convivium dans la mesure où il associe deux caractéristiques du convivium latin : un repas satisfaisant les désirs des convives et la conversation qu’il déclenche, « vraie détente de l'esprit propice au bonheur de vivre » lors de la table commune[1]. Les enfants et/ou les adultes qui ont des idées, font des suggestions. Puis grâce à un petit geste simple, « main sur le cœur » ou « pouce vers le bas », chacun s’exprime en votant. Des alternatives sont proposées si personne n’apprécie un plat proposé. C’est l’occasion d’une conversation portant sur le sens de nos choix culinaires quant à notre rapport à la nature, l’environnement. Pourquoi cuisiner avec des produits locaux et de saison ? Pourquoi éviter les Mc Do ? Qu’est-ce qui est bon pour « le goût » ? Pour notre corps ? Et la planète ? Qu’est-ce que la « malbouffe » ? La diversité des profils des enfants présents permet des débats passionnants.

 

De fait, les enfants déjà sensibilisés par leur famille argumentent facilement et abordent avec leurs mots les questions axiologiques, ayant trait aux valeurs (axios en grec signifie « valeur »). D’autres enfants ne se sont jamais posés ces questions et découvrent lors des échanges, l’impact de l’alimentation sur leur santé et leur environnement. Ainsi, quand un enfant souhaite manger de la banane et du chocolat en dessert, une conversation s’engage sur l’impact écologique de ce dessert et les enfants décident finalement collectivement de manger des pommes au caramel.

​​En second lieu, il existe trois conditions de réussite d’un tel dispositif dans des séjours de vacances pour enfants. 

Tout d’abord, le cadre de l’agora doit être clair. L’expérience de l’été 2019 a pour cadre :

  • Le temps de l’agora quotidien n’est pas obligatoire,

  • On peut arriver à l’heure que l’on veut, on ne part qu’à la fin de l’agora,

  • Les règles de vie collective discutées en agora s’imposent à tout le camp, même à ceux qui n’étaient pas présents. Cette règle nécessite d’avoir un espace qui résume par écrit (dessins ou formules écrites) les décisions prises,

  • Les règles peuvent être rediscutées chaque jour,

  • L’agora est l’unique lieu de discussion et de délibération des règles de la vie collective.

 

Les enfants et les animateur-ices participent à ces temps au même niveau, « entre égaux » dirait Aristote. Ainsi, les animateur-ice-s au même titre que les enfants expriment leurs souhaits d’activité, demandent à rediscuter des règles de la vie collective, votent pour choisir les menus, etc. Une différence toutefois : les adultes ont le droit - et le devoir en tant qu’adulte- de mettre leur véto quand une activité est jugée dangereuse ou ne respecte pas les lois de la République française. En ce sens, les séjours sont organisés près d’un lac artificiel dans lequel la baignade est interdite et les enfants veulent s’y baigner. Les animateur-ice-s y mettent leur véto mais proposent une alternative : aller au bord d’un autre lac où la baignade est autorisée.

 

Ensuite, deuxième condition de réussite : l’utilisation de rituels et d’outils d’animation collective, de débats et de créativité. Les rituels utilisés sont les suivants :

  • une chanson ritournelle qui fait venir les plus petits,

  • un totem qui rassemble,

  • une mise en dynamique (activités physiques) qui amuse et crée le collectif,

  • un ordre du jour identique chaque jour qui rassure et rythme la réunion.

 

Enfin, il s’agit de demeurer à l’écoute des besoins des enfants pour les respecter. À cette fin :

  • Les temps de l’agora ne sont pas trop longs. C’est pourquoi, on décide des menus avec un simple geste qui est visible par tous et qui se fait rapidement,

  • Toutes les opinions sont prises en compte, même si elles ne sont pas toutes suivies d’effet. Le besoin de justice est important pour les enfants et les adolescents,

  • La réunion est conviviale et agréable,

  • Les enfants doivent se sentir en sécurité pour s’exprimer : l’adulte est le garant de la bienveillance des échanges. 

 

Ce dernier point - la question de la sécurité affective des enfants - est essentielle pour assurer la qualité de ce temps d’apprentissage de la vie démocratique. Il mérite toute notre attention. 

 

D’une part, afin de pouvoir pleinement participer et s’exprimer en public, les enfants doivent être certains qu’ils ne seront pas raillés, ni humiliés. Des outils de communication non violente ou bienveillante sont utilisés pour offrir le cadre relationnel de confiance entre les enfants entre eux et entre les enfants et les adultes. Ainsi, est-il nécessaire de poser dès le départ la règle commune de la bienveillance, qui vient du latin et signifie « vouloir du bien à autrui » : l’exprimer mais également l’expliciter, l’illustrer pour lui donner tout son sens afin d’en assurer une bonne compréhension. Cela aboutit à responsabiliser chaque enfant : chaque enfant veille au respect de la bienveillance par lui-même et par les autres. Cette règle de bienveillance est en dernier ressort garantie par les animateur-ice-s, attentifs et vigilants quant au respect absolu de cette règle.

D’autre part, la participation à ce temps collectif et la prise de parole dans le groupe nécessitent pour l’enfant une confiance en lui-même qui n’est pas acquise par toutes et tous. C’est pourquoi, afin qu’un enfant, timide dans la prise de parole en public, puisse exprimer son sentiment et son avis, les animateur-ice-s et les enfants imaginent des solutions : une boite à idées anonymes, des débats en petits groupes avec un seul rapporteur volontaire, etc. Les enfants peuvent également aller parler de leur problème ou de leur envie à un-e animateur-ice au cours de la journée. L’adulte interroge alors l’enfant sur la façon dont il peut exprimer cette idée lors de la prochaine agora avec une question centrale qui lui est posée :« De quoi as-tu besoin pour dire cela au groupe ? ». Les animateur-ices observent trois types de réponse possibles à cette question, qui renvoient chacune à un besoin différent. 

La première réponse : « Je n’ai besoin de rien, je le dirai moi-même demain ». L’enfant semble alors avoir seulement besoin de tester son idée auprès de l’adulte pour s’assurer qu’il peut l’exprimer devant tout le monde. Son besoin relève de la reconnaissance de la légitimité de son idée.

La deuxième réponse : « Je veux bien que tu m’aides à le dire au groupe. C’est toi qui abordes le sujet. » Dans ce cas, une fois que l’adulte apporte l’idée au groupe, l’enfant peut lui-même argumenter et défendre son idée sans l’aide de l’adulte. Son besoin est alors l’obtention d’un soutien apporté par un allié.

 

La troisième réponse possible : « C’est toi qui en parles et tu ne dis pas que c’est moi qui ai eu l’idée. » Dans ce cas, le respect du secret par l’adulte est essentiel afin de gagner la confiance de l’enfant, la confiance non seulement en l’adulte mais également dans le groupe. L’enfant est alors observateur des réactions du groupe : va-t-on railler ou prendre au sérieux son idée défendue par un adulte ? etc. Si cela se passe bien, l’enfant peut alors, soit immédiatement, soit plus tard, assumer ses idées et les porter lui-même en agora. Son besoin est alors celui de la rassurance pour prendre la parole.

Au fond, ces temps de vie démocratique au sein de la vie collective des enfants sont loin d’être anecdotiques. Ils réalisent en commun de véritables apprentissages de la vie en société. Pouvoir décider des règles collectivement tout en prenant en compte les besoins de chacun; apprendre à discuter, écouter et faire des compromis tout en assumant les conflits et désaccords dans un cadre délibératif bienveillant et respectueux de tous ; vivre l’égalité de droit, les délices mais également les contraintes de la liberté au sein d’un collectif tout en étant le plus « fraternel » possible…Voilà qui est une expérience essentielle de la « chose publique » ou res publica, voilà autant de compétences, de valeurs ainsi que de postures fondatrices de la vie citoyenne.

 

 

- Estelle Auguin, Docteure en sociologie, membre du  Centre International de Recherches Pédagogiques.

- Olivier Bobineau, Habilité à Diriger des Recherches (HDR : Sorbonne), membre du Centre International de Recherches Pédagogiques et du Groupe Sociétés, Religions, Sociétés (EPHE/CNRS).

 

     

 

 

 

 

 

 

                                                                                

 

[1] André Tchernia. (2008). « Le convivium romain et la distinction sociale », Actes du 18e colloque de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer les 4, 5 et 6 octobre 2007, Publications de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, p. 147-156.