Le projet Pédagogique en co-partage

Un jour Richemond, Lucie et moi avons décidé d’arrêter d’être hypocrites. Avant le séjour, notre collectif de direction a décidé de permettre à chacun d’être parti prenante dans la rédaction du projet pédagogique. Nous voulions un projet réalisé en co-partage quitte peut être à ce qu’il soit mal écrit ou inesthétique.

Le collectif a mis sur pied quatre documents de construction de projet suivant la trame « constat », « objectif », « moyen » et un document « idées en vrac ». Ils ont été envoyés à chaque animateur. Nous avons également mis en place un « standard téléphonique » et une « boîte mail » pour que les personnes qui n’avaient pas l’habitude d’exprimer des choses puissent tout de même produire un petit écrit. Notre plus grande peur s’était de mettre des gens de côté. Le risque était de rendre cette démarche trop élitiste qu’elle en deviendrait contre-productive ; au lieu d’aller vers une plus grande liberté de parole, nous pourrions bloquer des gens. Notre volonté a été mise à rude épreuve, Claire et Harmony habituées à un projet « mécanique » ne voyaient pas trop l’utilité de faire tout cela, Thomas, Noémie et Guillaume trop occupés par leur travail ou leurs études ne prenaient pas le temps de renvoyer les documents.

Le jour de la réunion de préparation, Lucie a récupéré seulement cinq projets sur huit. Chaque projet individuel s’exprimait à des niveaux différents, certains étaient plus opérationnels en tant qu’ils exprimaient un catalogue d’activités, d’autres plus intellectuels en tant qu’ils dévoilaient presque un projet politique.

Réunion, table, ciseaux, colle, ficelle et pinces à linge

Nous avons avalé quelques cafés et échangés sur l’aventure à venir : la structure des Écureuils, la plage de la Baule, les chevaux, l’organisation du transport…

Tous réunis autours de la table, Richemond a disposé quatre panières et des pochettes en cartons de couleur. J’ai tendu une ficelle et accroché des pinces à linge pour pouvoir y pendre des idées. Chacun d’entre nous a découpé son projet, idée par idée et les a placer dans les panières « constat » « objectifs » « moyens » et « en vrac ».

Lucie a vidé la panière « constat » sur la table. Nous avons commencé un véritable travail de regroupement pour permettre de dégager des thématiques. Guillaume a rassemblé un tas autours de l’environnement, Claire autours de la citoyenneté. Nous souhaitions que toutes les idées apparaissent dans le projet pour qu’au moment du séjour, n’importe quel adulte en ouvrant le document retrouve une touche de son propre projet. Nous avons beaucoup discuté, Lucie ne souhaitant pas que l’idée portant sur l’alimentation atterrisse dans le tas environnement, une négociation s’est opéré avec Harmony fermement attachée à la notion d’environnement plus englobante. L’opération a demandé à chaque adulte de réaliser des compromis.

Après trois quart d’heure à tourner autours de la table, à prendre une idée pour la poser dans un tas puis dans un autre, à dissocier un tas pour le rassembler ensuite, à se demander si tel ou tel tas ne devrait pas finir dans une poubelle, nous avons arrêté plusieurs thématiques : l’environnement, les médias et la télévision, la compétition et l’individualisme, l’intergénérationnel et la réalisation de soi, le respect des individus, le rythme de vie et la consommation excessive. Pour chaque thématique nous avons collé les constats dans une pochette de couleur en prenant le soin d’y inscrire en gros le titre et nous les avons disposé sur le fil à linge.

Nous avons répété l’opération pour les autres panières, reliant les objectifs et le les moyens aux thématiques que nous avions créées. Au bout de deux heures nous avions notre projet pédagogique fraîchement collé et mis en forme.

Une autre idée du projet : notre projet

Souvent quand un directeur ou une directrice présente « son » projet c’est surtout pour en vanter l’esthétique et les tournures de phrases. Pourtant il ne s’agit pas pour lui de démontrer une dynamique d’équipe, plus de présenter la preuve de sa compétence en tant chef : celle d’un concepteur de projet. Le projet pédagogique ordonne alors aux autres membres de l’équipe, il est l’instrument du pouvoir. Il existe peu de différence entre ce type projet et une fiche de mission qu’on pourrait donner à un intérimaire exécutant.

L’expérience que nous avons vécu à la Baule était à contre-courant de ce qui se fait dans beaucoup d’ACM aujourd’hui. Le collectif de direction a du prendre sur lui pour présenter un projet qui était à la fois lisible et parfaitement fidèle aux projets des personnes qui ont vécues cette aventure. Notre projet était loin d’être parfait, certaines phrases étaient mal rédigées, d’autres peu cohérentes les unes envers les autres, la forme était si peu conventionnel qu’on aurait largement pu nous traiter d’amateurs. Mais qu’importe finalement ? En choisissant de perdre un peu de pouvoir, nous nous sommes positionnés, nous avons exprimé un choix, une opinion. Certes dans ce séjour, tout n’était pas parfait mais c’était un ACM vivant, dynamique, dans lequel sans forcément toujours y arriver nous avons inscrit le volontariat de l’adulte au cœur de nos réflexions.

Le conception que les acteurs des ACM peuvent avoir du projet et sa mise en route en dit beaucoup sur la bataille qui se joue aujourd’hui dans l’éducation populaire : l’implication toujours plus grande du secteur marchand. Les entreprises et les grosses associations de loisirs cherchent à faire du projet un produit à écouler : un projet de séjour Harry Potter, un projet de séjour Top Chef, un projet aventure pirate. Dès lors le rapport des adultes au projet est un rapport de subordination et l’animateur doit exécuter le projet à la lettre.

C’est exactement ce que nous avons souhaité rejeté pendant notre séjour et pourtant combien de séjours encore fonctionnent de cette manière ? Pour Nous, faire une telle application du projet, c’était nier complètement l’individu, c’était rejeter d’un seul coup la capacité reconnue à la personne d’être au cœur « de sa propre Activité et de son propre développement » Pourtant combien d’adultes se targuent encore de maîtriser si bien la notion de projet qu’ils oublient les fonctions essentielles de l’éducation populaire : permettre l’émancipation de l’individu en reconnaissant à chacun le pouvoir d’évoluer tout au long de sa vie ?

Les directeurs et directrices qui décident de créer le projet avec leurs équipes en utilisant des outils de partage comme un google doc, des documents écrits, des boîtes à idées, des colonnes d’expression sont marginaux. Le projet type « subordonnant » ou « fiche de mission » a presqu’entièrement conquit le monde de l’animation socio-culturelle si bien que la bataille du projet : nous l’avons presque perdu.

YG

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