Eh dis, quand on rêve trop ça donne quoi ?

Je me souviens c’était en février pendant un stage BAFA 1. Ce genre de moment, on s’en souvient parce que tu sens que ta décision va influencer pas mal de choses pour la suite. Je me souviens, je réfléchissais, allongée par terre, les pieds contre le mur en lançant un ballon. C’était dans la salle plénière. Le lieu ? A deux cent mètres de la plage, en Bretagne. Un chouette lieu de stage.

Un formateur est venu me voir ce soir là, il m’a parlé d’un projet, d’une envie.

Un projet : une colo. Une envie : que ça soit pas cher pour que tout le monde puisse s’inscrire et qu’on mette ne pratique tout ce qu’on dit en formation… pas qu’un petit bout.

C’était en février. J’étais en troisième année de licence, une année chargée en cours, en demande scolaire, en projets, en investissement personnel. Mais j’me suis dis « c’est possible ! ».

L’aventure a commencé à la fin du stage. J’habitais alors Brest, ce formateur, vivait à Rennes. Mais on s’est dit que c’était jouable. Aujourd’hui, il y a tellement de moyens de communication.

De février à juin, en pleine fin d’année étudiante, au milieu de nos projets universitaires respectifs, on s’est appelés plus de trois heures par jour, on a échangé, discuté, débattu, rêvé, imaginé, on n’a pas toujours été d’accord, on s’est engueulés, on a avancé. En un mot, nous avons construit.

Construit un séjour pas cher, avec une équipe entière payée au même prix (et pas au lance pierre, comme il est coutume dans l’animation volontaire). 40€ par personne quelque soit le statut, c’est beaucoup, c’est attrayant dans cet univers. C’est aussi un choix… et pas que financier ! Le financier, il est pour les familles, 390€ le séjour de douze jours à Belle-Ile, c’est un des séjours les moins chers en France. Le secret ? Pas d’intervenants extérieurs qui viennent faire découvrir « la mini-moto subaquatique», pas de « vient faire du vélo ! », un simple « vient jouer ! » (comme la bédé de Boiré et Ivanoff).

Construit avec les parents. Parce qu’ils vous appellent à 9h du matin pour vous dire que finalement leur enfant ne veut plus venir, qu’il a peur des araignées et ne veut plus partir. Puis, au bout de dix minutes, vous comprenez que le môme n’a peur de rien… que c’est le parent qui est mort de trouille à l’idée de lâcher son enfant, la prunelle de ses yeux, pour la première fois. Alors on discute, on échange, on rassure, on propose de laisser à l’enfant quelque jours pour réfléchir, tout en sachant que c’est le parent qui réfléchira. Apprendre à connaître les parents, ceux qui vous envoient leurs enfants. Je ne suis pas parent mais j’ai peu à peu compris ce que les enfants représentent pour leurs parents : ils sont leur monde, leur vie. Et nous, animateurs, directeurs, organisateurs nous prenons le relais, le temps d’un séjour. J’ai compris alors l’importance d’entretenir un lien avec les parents. Non, pas un lien affectif, juste un lien rassurant, un lien qui leur permet de se faire à l’idée que leur enfant grandi, que leur enfant est en vacances, sans eux, avec des inconnus. En fait, le travail c’est un travail mutuel de confiance. Non, nous n’allons pas prendre la place des parents. Oui, l’enfant va grandir et reviendra un peu changé.

Les parents sont alors passés d’ennemis jurés qui vocifèrent des instructions sur un quai de gare bruyant à des alliés de poids dans la pensée d’un séjour, à donner des informations calmement, lors d’une conversation téléphonique.

Construit entre jeunes. Jeunes adultes. Nous avions entre dix-neuf et vingt-quatre ans. Tous issus d’univers différents : géographiquement, scolairement, familialement… Seule notre envie de bouger pour les enfants nous réunissait, au départ. Alors entre jeunes adultes, nous avons pensé un séjour pour des enfants. Des 6 – 12 ans. Passons les banalités telles que « des jeunes qui partent ensemble sur un séjour, se sont des vacances payées ». Je ne suis pas sûre que cette pensée nous ait traversée l’esprit… ou pas longtemps. Nous avions une équipe complémentaire : un potier, un étudiant en droit, un futur éducateur spécialisé, une en études artistiques (musique et cinéma), un qui voudrait être naturopathe, une en fac de sport et un en fac d’histoire. Une équipe qui vivait à l’époque majoritairement en Bretagne. Nous nous sommes rencontrés physiquement une fois avant le séjour : un week-end en juin. Apprendre à se connaître cela prend du temps, mais un week-end déjà, c’est pas mal.. quand on sait qu’aujourd’hui les organisateurs ne s’en donnent pas toujours les peine…

Construit un contexte de travail. Cinq garçons, deux filles. Pas de cuisinier. Un travail sur les produits locaux et la vente directe. Le Bio, viendra plus tard. Un adulte pour quatre enfants. Un luxe qui ouvre des portes sur des projets d’enfants suivis et des animateurs qui s’épanouissent et se forment plus sereinement. Un camp sous tente avec un bloc sanitaire pour tout bâtiment en dur. La plage à cinq minutes à pieds… en marchant lentement. Les projets ont fusé tout au long du séjour. Les étoiles dans les yeux on en a vu… et pas que dans les yeux des enfants ! Et un séjour en Bretagne où il ne pleut qu’une matinée sur un mois : c’était un peu irréel, il faut l’avouer.

Construit des séjours où les enfants trouvent leur place, où ils construisent leur séjours. Nous les appelons « forum », dans les textes on peut les trouver sous le nom de « réunion d’enfants ». Un rituel après le goûter. Tout le camp est réunit au même endroit pour discuter, échanger sur leurs envies et leurs ressentis. Au début, les premiers forums étaient timides puis en deux jours nous avons pu observer les évolutions. Nous avions construit, en début de séjour, un « fil des envies de faire » : un long fil tendu dans la « Ze tente » (qui pourrait être la tente de jeux, de retrouvailles, la « salle commune ») où chacun peut écrire sur des morceaux de papiers ce qu’il a envie de faire dans les jours à venir. Cela peut aller de « plage » à « ville » en passant par « randonnée » voire « rien ». Tout est possible et tout est exposé lors du forum. Interdiction d’enlever les papiers des propositions qui ne plaisent pas, il suffira de ne pas voter pour lors du forum.

Nous avons vécu beaucoup de forum (une vingtaine en un mois), à raison de un par jour. Je pourrais avoir plein d’anecdotes et la seule qui me vient à l’esprit c’est la bienveillance de chaque enfant lors de sa prise de parole.

« Je voudrais aller à la plage, dit un enfant.

– Attends, je regarde si c’est possible demain après-midi, dit le surveillant de baignade en consultant son téléphone avec les marées d’indiquées dessus. Ah, demain c’est à 14h la marée, ça va être difficile. Le matin, ça irait ?

– Oui, oui, répond l’enfant. Alors qui veut aller à la plage demain matin ? (Et en se tournant vers l’animateur) : combien on doit être pour que tu viennes avec nous ?

– Ça dépend ce qui sera prévu à côté. »

Sur ce moment, je me souviens qu’ils sont partis à cinq enfants. Les autres activités du matin le permettaient. Un exemple pour montrer que les enfants, au bout de quelque jours, comprennent les enjeux d’une préparation d’activité : un adulte, un nombre d’enfant, un lieu.

Sur un forum, après avoir fait une veillée conte aux étoiles, nous faisions un tour sur les ressentis de cette veillée. J’avais conté ce soir-là, et ca n’avait pas été grandiose.

« Et toi, la veillée, tu en as pensé quoi ? Demande le meneur de forum.

– Bah… (il hésite, bégaye) j’ai … (il prend une grande respiration et me regarde droit dans les yeux) .. j’ai pas aimé en fait. C’était chouette de regarder les étoiles, mais l’histoire j’ai pas aimé. Mais j’t’aime bien Hélène, mais pas cette histoire là. (baisse les yeux puis revient chercher mon regard). »

Ce genre de retour, qui lui coûtait visiblement, est possible si l’on construit un climat bienveillant avec toutes les personnes présentes sur le camp. Je suis allée le remercier cet enfant après le forum, parce que son intervention m’a aidé à avancer sur ma narration de conte.

Et nous avons la phrase qui a effrayé bon nombre d’équipes : « j’veux rien faire ». Hantise pour l’adulte formé à animer les enfants. Nous on a dit « même pas peur ! » et on a foncé.

« C’est quoi rien faire pour vous ?

– Bah c’est être en vacances. On fait rien. Enfin on fait jamais rien, mais là on vet rien faire. »

Il s’avère qu’ils ont fini par rien faire autour d’une tasse de thé à la menthe fraîche. Discuter, parler maquillage, se rencontrer autrement que par le jeu. Désormais, ce temps s’appelle le « NRF » (Ne Rien Faire) et il est institué dans les séjours. Notre rôle est de faire en sorte qu’il ne devienne pas systématique et empêche de faire d’autres activités.

espace forum

Construit des temps de cuisine. Pas de cuisinier (après le premier été, nous avons embauché un cuisinier pour permettre à l’équipe de souffler compte-tenu du rythme que cela imposait). Mais avec ou sans, les enfants ont la même place : ils peuvent aller aider. Aider, ce n’est pas une opportunité pour errer dans le camp, ce n’est pas s’inscrire sur une activité puis y échapper. C’est une possibilité évoquée en forum, c’est aussi lorsqu’une activité se termine plus tôt, lorsque vraiment l’enfant n’apprécie pas l’activité prévue et qu’il préfère aller aider en cuisine.

Cette opportunité suscite l’envie des enfants à faire à manger, monter des projets autour de la cuisine et cela crée un lien entre les enfants et le cuisinier. Et lorsque le cuisinier appelle les enfants par leur prénoms (et inversement) tout de suite, les estomacs vont mieux. Et puis, lorsqu’on a participé au repas, on le mange et on incite les copains à goûter… Fini les « j’aime pas ! » parce que si t’aime pas, tu peux venir à la prochaine commission menu et aider à choisir ce qu’on mangera pour la suite.

Notre animateur potier a reconstruit un four à bois sur le camp et nous avions un endroit où cuire au feu de bois les gâteaux, les pizzas, les hamburgers… Le champ des possibles s’est élargit ce jour-là ! On a mangé des pizzas noires quelque soirs avant d’utiliser le four à bois pour nourrir les enfants… Il faut expérimenter un peu pour trouver des temps de cuisson adéquats.

Un jour, nous avions prévu un couscous. J’ai donc appris aux enfants à rouler la semoule. Nous étions au milieu du marabout « salle à manger » sur les tables, à rouler la semoule d’une bassine à l’autre, la semoule tombait tout autour des bassines, normal. Mais nous sommes en camp, en été, avec un peu de poussière qui tourne autour de nous. A la fin, je regardait les enfants amener les bassines à la cuisine, quand un des plus grand, probablement dans un accès de rationnement, à ramassé les grains de semoule sur la table pour la mettre dans la bassine pleine du reste. Pour l’hygiénisation suprême dont nous sommes victimes aujourd’hui, on repassera. Peut être que quelque grains ont croustillé, mais personne ne l’a jamais su, et je crois bien n’avoir rien dit à cet enfant. Trop heureuse que cette action soit encore possible en collectivité… parce que dans une cuisine hyper-hygiénisée, cela ne serait jamais arrivé.

Et puis la cuisine, c’est aussi construire les menus. Découvrir avec les enfants ce que signifie « équilibre alimentaire » et « rations par personne ». Nous avons construit la « Commission menus ». Un temps avec un adulte et quelques enfants pour décider de ce qui sera cuisiné pour les jours à venir. Livres de recettes, envies de faire et des panneaux avec l’explication de ce qui est dans la catégorie « produits laitiers », etc. Des gomettes et des noms, et l’équilibre alimentaire se construit avec les enfants. Methodes tirées de la formation à l’économat. On ne réinvente pas l’eau chaude : on l’utilise ! Alors parfois on mange plus de féculents, parfois trop de légumes, parfois on a faim parce que les quantités n’étaient pas bien envisagées, mais on le dit et les adultes complètent sur les goûters puis l’équilibre s’installe. Il faut savoir que nous avons fait du poulet au coca, des hamburgers (maisons, même le pain!), du service à l’assiette, un couscous, des sardines au barbecue, des gâteaux au chocolat, des pâtes à la bolognaise. On a fait avec les enfants qui ne mangent pas de porc, avec les allergies alimentaires, avec les moyens du bord aussi.

gastronomie bidouilleuse hamburger maison cuits feu de bois
commission menu2
four

Construit un permis à outils. Remercions Oury pour son idée avec les ceintures de judo. Nous avons fait cela pour les outils (notamment : la scie, le marteau, l’Opinel, etc.). Ces outils qui nécessitent une petite explication et une pratique sous les yeux d’initiés avant de partir conquérir le monde des constructions, seul. J’ai aimé leur faire vivre sous forme de code de la route.

« Je peux courir avec une scie dans la main : Réponse A – Oui ; Réponse B – Non ; Réponse C – Les jours impairs seulement. ». Oh, pas à l’écrit, mais sous forme de jeu après avoir découvert les outils. Et au fur et à mesure que le séjour avance, lorsqu’un enfant veut apprendre un outils, il vient voir un adulte, passe le permis puis peut corriger ses copains s’ils tiennent mal l’outil. C’est ainsi qu’on se retrouve à mettre des pansements à des enfants pressés de repartir clouer leur planche et qui disent « ah mais en fait j’ai pris trop de hauteur pour planter, c’est pour ça que j’ai dérapé et que je me suis coupé ». On apprend de ses erreurs. C’est ainsi qu’on retrouve des enfants perchés dans les arbres avec des couteaux soigneusement plantés à la racine dudit arbre et quand un adulte vient rechercher son couteau et demande où il est passé il entend un gentil mais sarcastique « Bah au pied de l’arbre, comme t’as dit d’faire » de la part de minots de six ans.

Et surtout, on a construit des souvenirs. Parce que ce genre de séjours, qui sont dits « alternatifs », ils sont forts en émotions. Tout se vit plus intensément. Alors quand on n’est pas d’accord, on l’est deux fois plus, quand on rigole c’est plus fort, quand on rêve c’est en grand et quand on pleure c’est plus longtemps.

J’me souviens être partie de ce premier été de colo pas comme avant, avec des rêves plein la tête, gonflée à bloc pour entrer la nouvelle année scolaire qui approchait… puis je me suis assise sur mon siège dans le train. Et j’ai pleuré comme jamais je n’avais pleuré après un séjour. Parce qu’il y a des aventures qui marquent. Je crois que nous avons construit une aventure qui fonctionne.

Alors le jour où je me suis dit « c’est possible ! » j’ai bien fait, parce que j’ai eu ma licence, certes, j’ai pas beaucoup dormi ces quatre mois là, mais j’ai participé à l’organisation d’un séjour qui valait le détour et surtout nous avons permis à des enfants de partir en vacances. Et quelles vacances !

Et nous construisons un groupe pour ensuite pouvoir le faire mourir… parce que c’est un peu grisant d’entendre un animateur-à-grosse-voix dire haut et fort lors des derniers jours du séjour :

« C’est la mort du groupe ! » et d’entendre vingt-cinq enfants et six adultes répondre : « Vive le groupe ! ».

Nous avons construit une aventure, une aventure où les valeurs des CEMEA se retrouvent où les outils des CEMEA sont utilisés, où les textes et les rencontres servent.

HA

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :